Cyrille Douillet, analyste performance sur la Volvo Ocean Race

Cyrille Douillet, analyste performance sur la Volvo Ocean Race

Depuis combien d’années existe la Volvo et quel est son concept ?

Volvo Ocean Race Auckland

La course existe depuis 1972 mais elle s’appelait la Whitbread avant. Ele a été reprise par Volvo en 2001 si mes souvenirs sont bons. C’est une course en équipage à étapes qui se déroule  tous les 3 ans, mais ce n’est jamais vraiment le même parcours. Traditionnellement la Whitbread faisait l’Angleterre, Cape Town, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Brésil puis retour à la maison. Très peu d’étapes et vraiment régate régate ! Maintenant, c’est plus commercial et donc on va dans des endroits un peu plus funky comme la Chine, Abu Dhabi, en Inde la dernière fois.

C’est donc une course très sponsorisée ?

La Course elle-même est sponsorisée par Volvo, mais chaque bateau a ses propres sponsors. Sur chaque étape, il y a des salons commerciaux qui changent selon le pays et les intérêts commerciaux des sponsors. Gros salon à Alicante, beaucoup de monde est venu en Chine, mais il n’y a pas grand-chose à Auckland. Groupama ne fait rien par exemple, n’étant pas installé ici. Puma est absolument partout.

Combien d’équipes et combien de personnes par équipe ?

Il y a 6 équipes sur cette édition, avec toujours beaucoup plus de gens à terre que de navigants. Il y a 11 navigants sur Groupama avec un back up pour chaque navigant, et en moyenne 25 à 30 personnes à terre. Ils suivent tous les bateaux et font tous les métiers, logistique, voiles, performance, média etc. Moi par exemple, comme j’ai une famille en Espagne je fais les aller-retours pour chaque étape, mais il y a des gars qui se font des semaines de surf à Bali pendant que les autres sont en train de naviguer !

A chaque étape, il faut donc bouger tout ça ?

Oui, à chaque étape on déplace 6 containers de matériel, mais comme le transport des containers ne peut être plus rapide que les bateaux, on a tout en double, donc 12 containers ! Chaque lot fait une étape sur deux.  J’ai donc deux vélos identiques dans chaque lot.

Quel est le budget pour une équipe comme Groupama?

C’est entre 20 et 25 millions d’euros pour les 3 ans de travail et la course en elle-même.

Quel est ton poste, que fais-tu tous les jours dans l’équipe ?

Je suis responsable analyse de performance. C’est un peu comme la Formule 1, le gars qui est derrière son écran pendant que la voiture tourne, et bien c’est pareil. J’ai plein de capteurs sur le bateau , avec des trucs de base comme GPS pour la position et les instruments pour avoir le vent, et beaucoup d’autres capteurs à bord comme des capteurs de tension qui m’envoient 80 données toutes les secondes sur 20 jours de mer ! Cela fait un paquet de données à traiter.

Donc ces données, elles renseignent sur quoi ?

Sur la tension sur les différentes parties du mat et des voiles, sur la forme des voiles aux différentes allures. Cela permet de régler les bastaques, de choisir les bonnes voiles et les bons réglages selon des conditions particulières.

Et ces données tu les reçois du bateau en temps réel ?

Non, les bateaux n’ont pas le droit d’envoyer des données en cours de route ! Ils avaient le droit à la dernière Volvo, mais pas sur celle-ci. Donc je reçois des Giga de données à chaque étape d’un coup et des pages de commentaires associés. A chaque fois qu’ils terminent un quart, j’ai fait un petit programme pour que les navigants puissent rentrer des commentaires sur comment ça s’est passé. Et moi je dois donc prendre tout ça et en ressortir quelque chose d’intelligent si possible. Donc pendant 3 jours c’est chaud, je discute avec les gars, je mouline les données et ensuite je fais un grand débriefing où on refait la régate, où je présente mes trouvailles et mes analyses. J’analyse aussi les données publiques des adversaires pour voir leurs points forts et leurs points faibles et pourquoi. Et je croise avec les photos prises bord à bord pour voir quelles voiles ils ont. On peut ainsi apporter des améliorations à nos prochaines voiles. Mon idéal, ce serait que quand les navigants se réveillent pour prendre leur quart, sachant quel vent il y a et quel est l’état de la mer, ils auraient un livre de référence leur disant de prendre telle voile et de la régler comme ça. Ce n’est pas encore comme ça que ça se passe car on n’a pas encore tout essayé, mais au fur et à mesure que l’on apprend, on va pouvoir remplir des lignes dans cette bible, qu’on appelle le ‘trim book’.

Ca ressemble à la Coupe de l’America, non ?

Oui et non. Car les équipiers ne sont pas si spécialisés que sur l’America’s Cup. Sur la Volvo, ce sont des quarts de 4 personnes et tout le monde fait donc un peu tout. Navigateur et barreur se relayent à la table à carte et les autres tournent. Chacun a donc plus de latence dans le choix des réglages et des décisions. On ne peut aussi faire que 8 voiles en tout pour la Coupe et comme ça prend un bout de temps à faire, on doit pouvoir prévoir en avance, les faire faire aux US et terminer à différents endroits. Là où ça ressemble à l’America’s Cup c’est dans les régates qui ont lieu à chaque étape, qui permettent de gagner des points (6 points, alors qu’on en gagne 30 sur un leg). Il y en aura eu aussi à Auckland bien sûr. La différence, c’est que ces régates se font en flotte et non par pair comme sur l’America’s Cup.

Avec tout ça, on peut encore faire des progrès ?

Oui, encore d’énormes progrès. Dans 20 ans, on aura l’impression que les courses de notre époque étaient très lentes !

Et toi, tu es à 100% sur cette course ?

Je suis employé au 2/3 de mon temps par Groupama, car j’ai aussi développé mon entreprise dans ce domaine de l’analyse de performance et donc quand je ne suis pas sur la Volvo, je m’occupe de développer ma boîte avec d’autres partenaires. Sur la coupe, je bosse beaucoup, souvent 12 heures par jour, comme beaucoup d’autres membres de l’équipe. On a du mal à sortir de nos containers pendant les étapes et on a peu de temps pour visiter, sauf si on reste un peu après. Ça, c’est dur et c’est l’envers de la médaille que les gens ne voient pas forcément.

Y aura-t-il une prochaine édition pour toi ?

A priori, Groupama semble vouloir continuer sur une prochaine édition, mais cela dépend de pas mal de choses. La situation financière et aussi comment évoluent les règles de la Volvo. Les organisateurs espéraient qu’il y aurait plus de participants. Avec ce niveau de participation (6 équipes), c’est sûrement pas très rentable. C’est dommage, parce que c’est une course passionnante et s’il y avait 8 ou 10 bateaux ce serait encore mieux. Il y a eu jusqu’à 15 ou 20 bateaux dans le passé ! Moi, je suis partant pour remettre ça si ça continue.

Quelle a été la meilleure étape pour toi ?

Cape Town a été exceptionnel, car le site est incroyable ! Mais Auckland aussi parce qu’il y a un vrai intérêt pour la voile et cela faisait un moment qu’il n’y avait pas eu un événement comme celui-là ici. En plus, il y a des kiwis dans tous les bateaux alors la moitié de la Volvo est à la maison ! Dommage que l’étape soit si courte par rapport à d’autres étapes. En Chine, personne n’y connait rien à la voile, donc il y a eu beaucoup de curieux et beaucoup de sympathie, d’étonnement.

Un pronostic ?

Groupama est bien placé, mais on a de gros concurrents avec Camper et Telefonica. J’aimerais bien voir mon équipe gagner, cela prouverait que j’ai bien fait mon boulot 😉

Propos recueillis par Seb. en 2012

Pour aller plus loin :

Ecrit par Matt Voir tous les posts de cet auteur →

Ex-Chef de Tribu @ Frogs-in-NZ, j'ai réalisé mon aventure en Nouvelle-Zélande en 2014-2015, entre road-trip et vie à Auckland. Currently living in Bordeaux, France :-)

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